Dans les zones kurdes de Syrie, les restrictions du pouvoir islamiste sur l'alcool font des mécontents
Dans son magasin du nord-est de la Syrie, Ayaz Ibrahim dépoussière les bouteilles de whisky et d'arak, devenues trop chères pour beaucoup de clients en raison de restrictions des nouvelles autorités islamistes.
Depuis que le pouvoir central de Damas a étendu son autorité sur les zones kurdes dans cette région, l'entrée de l'alcool depuis le Kurdistan en Irak voisin est limitée.
"Seulement l'alcool introduit en contrebande nous parvient", et "c'est beaucoup plus cher", soupire le commerçant de 30 ans, établi dans la ville de Qamichli, au coeur de la région semi-autonome kurde en Syrie.
"Les clients sont très mécontents. Ils achetaient auparavant pour sept dollars un demi-litre de whisky, qui en coûte désormais 12", explique-t-il.
La communauté kurde syrienne, en grande majorité musulmane, est considérée comme plus libérale dans ses moeurs que la plupart des autres Syriens même si certains Kurdes préfèrent ne pas ouvertement consommer de l'alcool, proscrit par l'islam.
Arrivé au pouvoir après la chute de Bachar al-Assad fin 2024, le président Ahmad al-Chareh oeuvre depuis à réunifier la Syrie morcelée par une longue guerre civile.
Il a conclu en janvier un accord avec les Kurdes pour intégrer leurs institutions civiles et militaires au sein de l'Etat.
Mais depuis que les autorités de Damas ont pris en avril le contrôle du poste-frontière de Simalka avec l'Irak voisin, les habitants du nord-est de la Syrie se plaignent de la hausse des tarifs de nombreux produits importés, dont l'alcool.
- Maigres profits -
Les islamistes au pouvoir n'en ont pas officiellement interdit l'importation, mais ont imposé de lourdes taxes ainsi qu'une nouvelle tarification aux importateurs et producteurs.
"Si la situation reste ainsi, tout le monde fermera boutique, car le profit sur les produits locaux est très faible et ne couvre pas les dépenses", prévient Ayaz Ibrahim.
La décision du ministère des Finances a été publiée en début d'année par des sites d'information syriens.
Sommé de s'expliquer, le ministre, Mohammad Yasser Barnieh, avait alors invoqué la nécessité de "limiter la consommation de produits nocifs pour la santé".
Il s'agit aussi, selon le responsable, de générer des recettes fiscales pour les consacrer notamment à des programmes de soutien au secteur de la santé et à la couverture maladie.
Dans un bar déserté par les clients à Qamichli, Karl Hussein, 25 ans, déplore que boire un verre soit devenu un luxe.
"Nous avions l'habitude de sortir tous les jeudis et chaque fois que l'occasion se présentait, mais ne le faisons plus qu'une fois par mois", se désole-t-il.
- Whisky confisqué -
Même si aucune directive officielle n'a été publiée, les autorités procèdent désormais à de stricts contrôles aux frontières.
A son arrivée à l'aéroport de Damas, un voyageur raconte à l'AFP s'être vu confisquer par la sécurité une bouteille de whishy qu'il avait apportée comme cadeau.
S'exprimant sous couvert d'anonymat, il dit n'avoir pourtant pas été informé d'une telle restriction, bien qu'il se soit renseigné.
Dans la capitale, les autorités ont également imposé en mars des restrictions sur les lieux de vente de l'alcool, les limitant notamment aux quartiers chrétiens.
Un an auparavant, elles avaient imposé l'obtention de permis aux restaurants et boîtes de nuit qui servaient de l'alcool dans le vieux Damas.
A Qamichli, Choaib Hamdi, 28 ans, se plaint lui aussi que "l'activité a ralenti" dans le bar qu'il tient.
"A part les habitués, nous ne recevons qu'un ou deux nouveaux clients par mois", déplore ce barman. "On achetait la caisse de bière à 40 dollars, aujourd'hui elle est passée à 70".
Il tente de réduire les coûts en limitant le dosage de certains ingrédients dans les boissons, mais cela "affecte le goût", dit-il. "Quand le client me dit que c'était meilleur avant, j'essaie de lui expliquer que la situation a changé".
M.Payne--MC-UK